Cercle Diplomatique de Paris
Newsletter n°5
Septembre 2026
LA RENTRÉE DU CERCLE

Par Michael Deboudt et Jean Réveillon
Président & Président du Conseil, Cercle Diplomatique de Paris
Le choix du Cercle de l'Union Interalliée pour le dîner de rentrée du Cercle Diplomatique de Paris, le 16 septembre, n'était pas seulement celui de l'une des plus belles adresses de Paris. C'était un choix qui avait du sens.
Cette maison a été fondée en 1917, pendant la Première Guerre mondiale, au moment de l'entrée des États-Unis dans le conflit. Elle devait permettre aux officiers et aux responsables des nations alliées de se retrouver, d'échanger et de mieux se connaître. Au-delà de l'alliance entre les États, il fallait créer des liens entre les personnes.
Sans confondre les époques, nous pouvons entendre ce que cette histoire nous enseigne : la coopération a besoin de lieux, de rencontres régulières et de relations humaines pour durer.
C'est justement ce que nous voulons faire au Cercle Diplomatique de Paris. Le Cercle est né d'une idée simple : faire dialoguer des univers qui ont beaucoup à s'apporter, mais trop peu d'occasions de se rencontrer véritablement. Diplomates, responsables publics, dirigeants d'entreprises, militaires, journalistes et universitaires y échangent et confrontent leurs idées et leurs visions. Nous avons fait le choix d'un format à taille humaine : cinquante personnes au maximum. Ce n'est pas une contrainte, c'est une volonté. Nous voulons que chacun puisse prendre part aux échanges, rencontrer véritablement les autres et ne pas être simplement un visage parmi des centaines. Pour ce seul dîner de rentrée, nous avions reçu plus de cent demandes d'inscription. C'est dans cet esprit que nous avons choisi d'aborder un thème qui prend un relief particulier au regard de la situation internationale : la diplomatie économique.




Dîner de rentrée du 16 septembre 2026 au Cercle de l'Union Interalliée
Les conflits armés, les tensions commerciales et les incertitudes sur les approvisionnements énergétiques nous rappellent que la géopolitique n'est pas un sujet extérieur à l'économie et au monde de l'entreprise : elle en conditionne les perspectives, les opportunités, mais aussi les risques. Tout l'intérêt de la diplomatie économique réside dans le renforcement des échanges économiques et dans une meilleure connaissance entre les partenaires. Même si la coopération économique et commerciale ne garantit pas la paix, elle y contribue assurément.
Pour ouvrir cette réflexion, nous avons eu le plaisir de donner la parole à Élisabeth Moreno, ancienne ministre déléguée auprès du Premier ministre, chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances. Avant de servir au gouvernement, et aujourd'hui encore, Élisabeth Moreno a eu un parcours d'entrepreneure et de dirigeante de groupes internationaux, notamment comme présidente de Lenovo France, puis vice-présidente de HP pour l'Afrique. Elle connaît donc les réalités de l'entreprise, les défis du développement international et l'importance de la diplomatie économique. Son expérience fait ainsi se rencontrer trois dimensions qui nous intéressent particulièrement : l'initiative économique, le service de l'intérêt général et l'engagement de la société civile. Trois dimensions qui étaient au cœur des échanges de cette soirée et qui, plus largement, participent pleinement de la vocation du Cercle Diplomatique de Paris : créer des passerelles, confronter les expériences et faire vivre le dialogue entre celles et ceux qui, chacun dans leur domaine, contribuent à penser et à construire les relations de demain.
Le discours de l'invitée du Cercle : Élisabeth Moreno
Élisabeth Moreno
Ancienne ministre déléguée en charge de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances
Ancienne présidente de Lenovo France
Ancienne vice-présidente de HP pour l'Afrique

Avant de commencer, je voudrais vous inviter à regarder un objet que beaucoup d'entre nous avons posé sur la table et que, certainement, nous avons tous dans nos poches ou dans nos sacs : notre téléphone.
Ce téléphone contient des matériaux venus de plusieurs continents, des technologies conçues dans différents pays et des données dont nous ne savons pas toujours où elles sont conservées. Ce téléphone nous relie au monde entier et, soyons honnêtes, il nous connaît parfois mieux que certains de nos proches, ce qui, déjà, est une question diplomatique en soi.
Cet objet raconte assez bien notre époque. Jamais nos économies, nos technologies et nos sociétés n'ont été aussi liées. Et pourtant, jamais la méfiance, la tentation du repli et les fragmentations n'ont semblé aussi fortes. Mais cette idée selon laquelle les relations économiques peuvent rapprocher les peuples n'est pas nouvelle. L'Europe elle-même s'est construite à partir du charbon et de l'acier. Et ce choix a été tout sauf anodin.
Le charbon et l'acier étaient les matières premières de l'industrie, mais c'étaient aussi celles de la guerre. Et en 1951, six pays européens ont décidé d'en placer la production sous une autorité commune. Après s'être affrontés pendant des générations, ces pays ont décidé d'organiser leur interdépendance afin de rendre une nouvelle guerre non seulement impensable, mais matériellement beaucoup plus difficile. L'Europe ne s'est donc pas contentée d'un grand discours sur l'unité. Elle a transformé une conviction politique en une réalisation tout à fait concrète, celle de mettre en commun son charbon et son acier. Alors, ça n'était peut-être pas très romantique, j'en conviens, mais après deux guerres mondiales, le romantisme n'était probablement pas la priorité. Les fondateurs de l'Europe avaient compris que les intérêts économiques peuvent nourrir la rivalité, mais aussi, lorsqu'ils sont organisés autour de règles communes, devenir des instruments de paix. Et cette leçon est d'une extraordinaire actualité.
La guerre est revenue en Europe. Les rivalités entre les grandes puissances s'intensifient. L'énergie, les technologies, les données, les minerais critiques et les routes commerciales sont devenus de véritables instruments de pouvoir. Et il y a encore quelques années, une entreprise se demandait surtout : où vais-je pouvoir construire au meilleur prix ? Aujourd'hui, elle se demande : avec qui vais-je produire sans devenir vulnérable ? Et demain, j'espère qu'elle se demandera aussi : avec qui voulons-nous construire un avenir commun ? Et c'est précisément là que se rencontrent l'économie, la diplomatie et la responsabilité.
Mon parcours m'a permis d'observer cette réalité depuis différents endroits. Je suis née au Cap-Vert et j'ai grandi en Europe. D'abord au Portugal, ensuite en France. J'ai créé une entreprise très jeune, j'avais 20 ans, je l'ai dirigée pendant 10 ans et puis, après, je suis arrivée dans de grands groupes technologiques où j'ai eu la chance de travailler sur quatre continents. Et puis, un jour, le président de la République Emmanuel Macron et le Premier ministre Jean Castex m'ont proposé de servir mon pays. Et aujourd'hui, j'ai rejoint l'investissement à impact entre l'Europe et l'Afrique, où j'accompagne des entrepreneurs, femmes et hommes, qui ont décidé de résoudre quelques-uns des enjeux les plus essentiels du XXIe siècle, qui touchent l'environnement et l'humain.
Alors, j'ai connu le langage de l'entreprise, celui de l'État, celui de la technologie et aussi celui de la finance. Et partout, j'ai constaté la même chose. Nous surestimons souvent ce que le pouvoir peut imposer et nous sous-estimons encore plus souvent ce que la relation peut transformer.
"Le pouvoir appartient aux fonctions, mais la puissance, elle, naît des liens et des relations."
On peut imposer une condition, on peut obtenir une signature et même, parfois, obtenir le silence. Mais on ne peut pas imposer la confiance. Et c'est là qu'intervient le soft power. Joseph Nye a défini le soft power comme la capacité d'obtenir par l'attraction ce que l'on pouvait rechercher par la contrainte ou par le paiement. Le soft power n'est donc pas un pouvoir faible. Par la culture, la langue, l'éducation, le sport, les diasporas et, désormais, les technologies, il façonne les imaginaires et aussi notre manière de regarder l'avenir. Mais il y a une condition : pour influencer, il ne suffit pas d'être visible. Encore faut-il être crédible.

On ne construit pas une influence durable avec une belle campagne de communication. Sinon, il faudrait simplement engager une excellente agence de communication. Et puis les diplomates pourraient enfin prendre quelques vraies vacances. Le soft power commence justement là où la communication s'arrête : dans la cohérence entre ce que nous disons, ce que nous défendons et ce que nous faisons. Nous ne pouvons pas défendre l'État de droit à l'extérieur et l'affaiblir à l'intérieur. Nous ne pouvons pas parler d'égalité tout en acceptant des exclusions de plus en plus profondes. Nous ne pouvons pas proposer un partenariat à un pays tout en continuant à décider à sa place. Le monde ne se contente plus d'écouter nos discours. Il les compare à nos actes. Et c'est pourquoi la diplomatie économique doit, elle aussi, évoluer.
Bien sûr, elle doit soutenir nos entreprises. Elle doit faciliter les investissements et elle doit ouvrir des marchés, mais elle ne peut pas se réduire à une collection de contrats signés et de jolies photos officielles où tout le monde sourit. Elle doit nous permettre d'organiser des interdépendances choisies plutôt que de subir des dépendances. Une infrastructure numérique peut apporter de la croissance, mais elle peut aussi créer une dépendance. Une chaîne d'approvisionnement peut créer des emplois ici tout en épuisant des ressources ailleurs. La question n'est donc plus seulement de savoir : est-ce que c'est rentable ? La question devient aussi : que rendons-nous possible, pour qui et de quoi devenons-nous dépendants ? Un tableau Excel peut mesurer un rendement, mais il n'a jamais encore eu de conscience géopolitique, car les dirigeants économiques sont devenus eux aussi, bon gré mal gré, des acteurs diplomatiques.
Lorsqu'une entreprise choisit un pays, un fournisseur ou une technologie, elle ne prend pas seulement une décision économique, elle contribue aussi à dessiner une certaine géographie du monde. Elle peut partager les compétences ou alors organiser la dépendance. Elle peut créer de la valeur avec un territoire ou simplement en extraire de la valeur. La responsabilité des dirigeants ne s'arrête donc plus au seul bilan comptable. Elle commence peut-être précisément là où le bilan comptable s'arrête.
Prenons un exemple qui m'est particulièrement cher, vous l'aurez compris : la relation entre l'Europe et l'Afrique. Pendant trop longtemps, nous avons parlé de l'Afrique avec le vocabulaire de l'aide, du retard ou du rattrapage. Or, l'Afrique n'a plus besoin que l'on croie en son potentiel et qu'on la projette comme l'un des continents d'avenir. Elle a simplement besoin que l'on organise enfin sa puissance. Le continent africain dispose de ressources stratégiques, d'une jeunesse considérable et d'entrepreneurs qui innovent déjà dans la santé, dans la finance, dans l'énergie et la mobilité. Nous savons que le talent est universel, mais les opportunités, elles, ne le sont pas encore.
L'une des réponses à ce qui fait terriblement peur à l'Europe aujourd'hui, c'est cette jeunesse africaine et cette immigration qui nous terrifie, parce que nous sommes arrivés à la conclusion fatale que peut-être ce beau pays des droits de l'homme pourrait un jour être dirigé par un parti qui, lui, ne prêche pas forcément toutes les valeurs républicaines qui ont fondé cette nation. Et nos réponses ne doivent faire preuve ni de condescendance ni de prédation. C'est l'alliance, la solution.
Le co-investissement, la transformation locale, les partenariats public-privé et une gouvernance réellement partagée. Une alliance qui ne demande pas aux pays africains de choisir un camp, mais qui leur donne les moyens de choisir leur avenir. Nous utilisons beaucoup l'expression « partenariat gagnant-gagnant » et, à force de répéter que tout le monde gagne, on finit parfois par se demander qui a compté les points. Un véritable partenariat se reconnaît moins aux mots du communiqué de presse final qu'au partage réel de la décision, de la connaissance et de la valeur. Le XXIe siècle ne se construira ni contre l'Afrique ni sans l'Afrique. L'Europe et l'Afrique réussiront ensemble ou elles s'affaibliront séparément. Cette logique vaut au-delà de nos deux continents.
Dans un monde fragmenté, nous avons besoin de souveraineté, mais la souveraineté ne signifie pas la solitude. Aucun pays ne possède seul les ressources et les technologies nécessaires pour répondre aux dérèglements climatiques, aux cybermenaces ou aux transformations provoquées par l'intelligence artificielle. Être souverain, ce n'est pas n'avoir besoin de personne, c'est être capable de choisir ses interdépendances plutôt que de les subir. Et cela suppose une diplomatie de la réciprocité, une diplomatie qui écoute avant de prescrire, qui ne confond pas partenariat et alignement et qui comprend que la dignité, la mémoire et la culture comptent autant que les taux d'intérêt. Cela suppose également de faire une place réelle aux femmes et aux jeunes, pas pour améliorer la photographie officielle, mais surtout pour améliorer la qualité des décisions qui sont prises. Parce que les mêmes profils, regardant le monde avec les mêmes certitudes, peuvent être très compétents et se tromper ensemble. Dans la diplomatie comme dans l'entreprise, je sais, parce que je l'ai vécu, combien l'entre-soi peut rassurer. Mais il renseigne mal. Il renseigne parfois très mal.
Enfin, une part croissante de notre influence se joue désormais dans les technologies et dans les récits. Qui entraîne les modèles d'intelligence artificielle ? Avec quelles données ? Dans quelle langue et selon quelles valeurs ? Qui raconte le monde et qui reste condamné à être raconté par les autres ? La technologie transporte une culture et une vision du progrès. Un algorithme ne décide jamais seul. Arrêtons de transmettre aux outils nos propres responsabilités humaines, parce que ce sont des êtres humains qui en ont choisi les données, les objectifs et les règles.
La technologie ne remplace pas le leadership. Au contraire, elle révèle sa qualité, ou pas. Et face à ces transformations, je crois que nous avons trois responsabilités communes.
Reconstruire la confiance par la preuve
Il faut que nous arrêtions de faire de grandes promesses auxquelles nous-mêmes, parfois, nous ne croyons pas. Il faut que nous ayons davantage de projets communs, de compétences transférées, d'emplois durables et d'innovation partagée.
Tenir ensemble nos intérêts et nos valeurs
Parce qu'une diplomatie qui n'aurait que des valeurs risquerait l'impuissance et une diplomatie qui n'aurait que des intérêts finirait par perdre toute crédibilité.
Remettre l'humain au cœur de nos décisions
Parce que derrière chaque investissement, il y a des femmes et des hommes qui veulent être respectés et associés à leur avenir.
Nous entrons peut-être dans un monde plus dur, certainement plus violent. Et nous ne choisissons pas toujours l'époque dans laquelle nous vivons. En revanche, nous choisissons la manière dont nous souhaitons y exercer nos responsabilités.
Alors, aux diplomates qui sont présents ce soir, je voudrais vous dire combien vous revient la mission de maintenir le dialogue lorsque tout, tout, tout pousse à la rupture.
Aux dirigeants, aux femmes et aux hommes de cette soirée qui ont la responsabilité de créer de la valeur : pensez aux prochaines générations, parce que l'histoire vous regarde. Essayez, autant que faire se peut, de faire prospérer vos entreprises sans détruire notre monde commun.
Aux investisseurs présents, je crois qu'il leur revient le devoir de financer non seulement ce qui rapporte vite, mais aussi ce qui construit loin.
Et à chacun de nous, je voudrais laisser cette question : voulons-nous seulement défendre notre place dans le monde ou voulons-nous contribuer à un monde dans lequel les autres pourront aussi trouver leur place ?
Le téléphone que je vous invitais à regarder au début de mon propos nous rappelle une chose tellement simple et tellement essentielle. Oui, nous sommes déjà tous liés. Alors toute la question, maintenant, est de savoir si nous subirons ces liens ou si nous choisirons d'en faire des alliances. Robert Schuman l'avait compris dès 1950, quand il a contribué à rendre ce traité du charbon et de l'acier possible : « L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble », disait-il. « Elle se fera par des réalisations concrètes, créant d'abord une solidarité de fait. » Et plus de 75 ans après, cette méthode reste profondément actuelle.
Face au retour des rapports de force, notre responsabilité n'est pas seulement de défendre nos intérêts. Elle est de créer, par des projets concrets, des intérêts communs suffisamment puissants pour rendre la coopération préférable à la confrontation. La diplomatie économique peut organiser ces intérêts, le soft power peut donner aux autres l'envie de les partager. Mais seule la cohérence entre nos valeurs, nos paroles et nos actes peut construire une influence durable. Parce que la meilleure diplomatie n'est pas celle qui permet de gagner contre l'autre, c'est celle qui rend possible un avenir avec lui.
Et je vous laisserai avec cette citation d'un auteur qui a inspiré toute ma vie. C'est Camus qui disait :
« Chaque génération sans doute se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas, mais sa tâche est peut-être encore plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »


LA QUESTION DU CERCLE
De la diplomatie économique à la diplomatie de puissance : les entreprises sont-elles devenues des acteurs de la politique étrangère ?
Par Nicolas Vinoy
Membre du Cercle Diplomatique de Paris, Directeur des offres numériques de France Télévisions
Pendant longtemps, la diplomatie économique pouvait se résumer par une ambition relativement simple : mettre la diplomatie au service de l'économie. Ouvrir des marchés, accompagner les entreprises à l'export, attirer des investissements étrangers, promouvoir les savoir-faire nationaux : ambassadeurs, diplomates et services économiques étaient mobilisés pour défendre les intérêts économiques de leur pays.
Cette conception n'a pas disparu. Mais elle ne suffit plus à décrire ce qui est en train de se jouer. Car un renversement s'opère sous nos yeux : ce n'est plus seulement la diplomatie qui se met au service de l'économie. L'économie devient elle-même un instrument de la diplomatie. Et avec elle, les entreprises entrent, parfois malgré elles, dans le champ de la politique étrangère.
Quand l'économie devient un rapport de force
La mondialisation avait nourri une conviction : plus les économies seraient interdépendantes, moins les États auraient intérêt à s'affronter. Le commerce devait rapprocher les peuples. L'interdépendance devait favoriser la stabilité. L'économie devait, sinon remplacer la géopolitique, du moins en atténuer les affrontements. Les événements de ces dernières années ont profondément bousculé cette vision. Sanctions économiques, restrictions d'exportation, contrôle des investissements étrangers, bataille pour les semi-conducteurs, minerais critiques, énergie, infrastructures numériques, intelligence artificielle : l'économie est redevenue un terrain majeur de confrontation entre puissances. Une usine, un brevet, un câble sous-marin, un centre de données ou une chaîne d'approvisionnement peuvent désormais représenter des enjeux de souveraineté aussi déterminants que certaines infrastructures militaires. La question n'est donc plus seulement : « Avec qui commerçons-nous ? » Elle devient : « De qui dépendons-nous ? » Et cette différence change profondément la nature de la diplomatie économique.
L'entreprise, nouvel acteur géopolitique ?
Dans ce nouvel environnement, certaines entreprises disposent d'une influence autrefois réservée aux États. Les grands groupes technologiques contrôlent des infrastructures numériques essentielles. Les entreprises énergétiques participent à la sécurité d'approvisionnement des nations. Les industriels de la défense contribuent directement aux équilibres stratégiques. Les banques peuvent accélérer ou interrompre des flux financiers. Les entreprises maîtrisant certaines technologies critiques détiennent une partie des clés de la souveraineté économique. Leur implantation dans un pays, leur retrait d'un marché, le choix d'un fournisseur, d'une technologie ou d'un partenaire peuvent avoir des conséquences qui dépassent très largement leur activité commerciale. Une décision prise dans un conseil d'administration peut ainsi produire des effets diplomatiques. Inversement, une décision diplomatique peut bouleverser en quelques heures la stratégie mondiale d'une entreprise. La frontière entre décision économique et décision géopolitique devient donc de plus en plus difficile à tracer.
Une diplomatie de puissance
Cette évolution transforme également le rôle des États. Il ne s'agit plus seulement d'aider leurs entreprises à gagner des marchés. Il faut désormais identifier les dépendances stratégiques, protéger certaines technologies, sécuriser les approvisionnements, attirer les capitaux et les talents, préserver des capacités industrielles et parfois empêcher qu'un actif jugé stratégique passe sous contrôle étranger. La diplomatie économique devient alors une diplomatie de puissance. Les États-Unis l'assument depuis longtemps en articulant puissance technologique, financière et diplomatique. La Chine a fait de ses investissements, de ses infrastructures et de l'accès à son marché des instruments majeurs de son influence internationale.
L'Europe elle-même évolue. Elle parle désormais de souveraineté, de sécurité économique, d'autonomie stratégique et de réduction des dépendances. Et la France n'échappe évidemment pas à cette transformation. Notre réseau diplomatique, nos entreprises, nos banques, nos opérateurs publics, nos instruments financiers et notre capacité d'innovation participent ensemble, chacun dans son rôle, à notre influence internationale.
C'est peut-être là que se situe la rupture la plus profonde : la puissance d'un État ne se mesure plus seulement à la force de sa diplomatie ou de ses armées, mais aussi à la maîtrise de ses dépendances et à la capacité de son économie à peser sur le monde. Mais jusqu'où peut-on demander aux entreprises d'aller ?
Une question essentielle demeure pourtant. Une entreprise privée n'est pas un ministère des Affaires étrangères. Sa première responsabilité reste économique : investir, produire, innover, créer des emplois, servir ses clients et assurer sa pérennité. Peut-on dès lors lui demander de défendre des intérêts diplomatiques qui peuvent parfois entrer en contradiction avec ses intérêts commerciaux ? Que doit faire une entreprise lorsque l'État considère qu'un marché représente un risque stratégique alors qu'il constitue pour elle une opportunité majeure ? Doit-elle choisir ses fournisseurs selon leur compétitivité ou selon leur nationalité ? Doit-elle renoncer à certains investissements pour protéger une souveraineté nationale ou européenne ? Et surtout : qui définit l'intérêt national lorsque les intérêts de l'État et ceux de ses entreprises ne coïncident plus parfaitement ? Ces questions vont devenir centrales. Car plus les entreprises seront considérées comme des acteurs de la puissance nationale, plus il faudra définir clairement les responsabilités respectives de l'État et du secteur privé.
Et le diplomate dans tout cela ?
Cette transformation interroge enfin le métier même de diplomate. Le diplomate du XXIe siècle devra évidemment continuer à comprendre les États, les institutions, les sociétés et les cultures. Mais pourra-t-il encore exercer pleinement son métier sans comprendre également les chaînes de valeur, les technologies critiques, les marchés financiers, les stratégies industrielles ou les rapports de dépendance économique ? Probablement de moins en moins.
La diplomatie contemporaine se joue désormais autant dans les ministères que dans les sièges des grandes entreprises, les laboratoires de recherche, les places financières ou les écosystèmes technologiques. Cela ne signifie pas que l'économie remplace la politique. Cela signifie que la puissance économique est redevenue profondément politique. Et peut-être assistons-nous finalement à un nouveau renversement. Pendant des décennies, la question était de savoir comment la diplomatie pouvait aider les entreprises à conquérir le monde. Demain, la question pourrait être tout autre : comment les États et les entreprises peuvent-ils défendre ensemble leurs intérêts dans un monde où chaque dépendance économique peut devenir une vulnérabilité géopolitique ?
C'est à cette nouvelle frontière entre diplomatie, économie et puissance que devront réfléchir ensemble diplomates, dirigeants d'entreprise et responsables publics. Car les entreprises ne sont probablement pas devenues des diplomates. Mais elles sont incontestablement devenues des acteurs avec lesquels la diplomatie doit désormais penser la puissance.
LA PHOTOTHÈQUE DU CERCLE
Photos par Eric Casini






