Cercle Diplomatique de Paris
Newsletter n°2
Février 2025
EDITORIAL DU CERCLE
Michael Deboudt, Président
Jean Réveillon, Président du Conseil
Du Cercle Diplomatique de Paris
Le thème de la désinformation qui entraîne ceux de la CYBERSECURITÉ, de la démocratie et de L'ÉTAT DE DROIT n'est pas un sujet technique.
C'est un sujet fondamentalement politique au sens noble du terme !
Car ce qui se joue dans le cyberespace, ce n'est rien moins que la stabilité de nos sociétés, la confiance dans nos institutions et la capacité de nos démocraties à résister aux formes nouvelles de conflictualité.
La désinformation, les ingérences numériques, les attaques contre les infrastructures critiques ou les processus électoraux, ne sont pas de simples menaces diffuses : ELLES CONSTITUENT DES INSTRUMENTS DE DÉSTABILISATION STRATÉGIQUE.
Face à ces défis, il ne s'agit pas seulement de développer des réponses technologiques. Il s'agit de défendre un modèle, un modèle fondé sur la DÉMOCRATIE sur le respect de L'ÉTAT DE DROIT et sur la préservation des LIBERTÉS FONDAMENTALES. Le Cercle Diplomatique de Paris s'inscrit pleinement dans cette ambition.
Nous croyons que la coopération internationale, le dialogue entre acteurs publics et privés, civils et militaires, nationaux et internationaux est la seule voie durable pour faire face à ces enjeux systémiques .
Le Cercle Diplomatique de Paris a vocation à être un espace de dialogue exigeant, confidentiel, stratégique où se rencontrent celles et ceux qui agissent concrètement au service de la stabilité internationale.
Un lieu où la parole est LIBRE, mais RESPONSABLE.
Un lieu où les IDÉES deviennent DES LEVIERS D'ACTION.
Un lieu où Paris affirme sa vocation de capitale diplomatique et de puissance d'équilibre.
Plus que jamais, la cybersécurité est une affaire de souveraineté, mais aussi une affaire de confiance. Et la confiance est au cœur de toute démocratie vivante. Il importe que le Cercle contribue à sa mesure à renforcer les liens, les compréhensions mutuelles et les coopérations nécessaires à la défense de nos valeurs communes .
MD
LA VIE DU CERCLE

Les membres du Cercle Diplomatique de Paris réunis
Débattre puis agir...
Voici donc proposée dans ces colonnes la deuxième newsletter de notre Cercle Diplomatique de Paris !
Jeune encore puisque né en octobre dernier notre CDP s'est déjà réuni à quatre reprises, la cinquième édition fin mars se préparant activement.
Apres avoir reçu le Ministre en charge de L'Europe, M . Benjamin Haddad en l'hôtel des Armées pour débattre de l'élargissement de l'Europe, c'est au Sénat dont la questure nous fut aimablement ouverte par l'ex Ministre M . Patrick Kanner que nous avons réuni parlementaires et militaires pour un débat sur la redoutable désinformation.
Remarquables furent les interventions du général Patrick TOUAK et du sénateur Olivier CADIC quant à l'évolution de ce terrible fléau et des efforts mis en œuvre pour en atténuer les effets par des actions de révélant puissamment engagées.
L'intérêt fût aussi renforcé par les propos du Général Gilles Darricau et du spécialiste issu de la War Room Guilhem Giraud présentant l'expérience menée via la CCI Rhône, Alpes, Auvergne pour prévenir et protéger les entreprises régionales des attaques cyber de plus en plus nombreuses là comme partout ailleurs.
Ainsi lancé sur un rythme mensuel, notre Cercle Diplomatique de Paris va donc continuer à convier ses membres et nos invités dans des lieux emblématiques de la capitale et ce faisant, contribuer plus que jamais à maintenir Paris comme un coeur battant de la diplomatie internationale.
Dans ce monde bouleversé par les conflits armés, par la guerre informationnelle et par les volontés autocratiques mettant en péril l'ordre établi au fil des décennies, notre volonté de citoyens engagés trouve un écho qui s'amplifie sans cesse.
Aussi sommes nous décidés plus que que jamais à favoriser la coopération internationale sous forme de dialogue stratégique au plus haut niveau. Et s'élancer vers des actions concrètes dès lors qu'elles s'appuient sur les valeurs fondamentales qui constituent le socle de notre action.
JR
L'INTERVIEW DU CERCLE
Général Patrick Touak
Général de division
Commandant Comcyber Mi, en charge de la lutte contre la cybercriminalité au ministère de l'Intérieur
"L'intelligence artificielle n'est pas en soi une menace, mais un facilitateur de la cybercriminalité"
Cercle Diplomatique de Paris
"Mon général, vous venez d'être nommé le 1er janvier dernier au commandement du Comcyber Mi. Quelles sont vos priorités aujourd'hui ?"
Le général Patrick Touak, commandant Comcyber Mi
"La première priorité est de faire prendre conscience au plus grand nombre de l'importance de la lutte contre la cybercriminalité : cette lutte est désormais de la responsabilité de chacun tant la cybercriminalité touche désormais tous les pans de la société. Elle s'attaque en effet aussi bien aux institutions officielles, aux entreprises de service public qu'au monde de l'entreprise ou à la simple sphère familiale, en particulier aux personnes les plus vulnérables, adolescents ou personnes âgées.
Notre autre priorité est la prise en compte des menaces que peut générer l'intelligence artificielle. Comme je le dis souvent, l'IA n'est pas en soi une menace, mais un facilitateur de la cybercriminalité. Elle permet désormais de fabriquer en un temps record des vidéos d'une qualité professionnelle, donc très crédibles. Si ces contenus sont proposés à des populations non aguerries à ce danger numérique, la menace de déstabilisation devient réelle. Nous touchons là au défi de la lutte informationnelle, avec bien évidemment les fakes news, qui visent à dérouter et à installer le doute dans les esprits. Cette lutte contre la désinformation constitue véritablement le défi des semaines, des mois et des années à venir."
Cercle Diplomatique de Paris
"D'ici tout juste un an justement, la France vivra sa première élection présidentielle à l'ère de l'IA. Notre pays sera-t-il en capacité de répondre à ce défi ?"
Le général Patrick Touak, commandant Comcyber Mi
"La responsabilité de gérer et de combattre les ingérences numériques étrangères affectant, grâce à l'IA, le débat public numérique en France reviendra à VIGINUM lors de cette élection présidentielle. Aux côtés de VIGINUM, le Comcyber Mi sera un contributeur essentiel dans la détection de ces menaces. À ce titre, les prochaines élections municipales serviront de test, avec une vigilance absolue face aux dangers de désinformation et de cybercriminalité que peut générer l'IA qui sera nécessaire.
Malgré tout ce que nous pourrons anticiper et faire contre ces menaces, l'une des meilleures solutions sur le long terme reste de développer l'esprit critique de tous les citoyens, dans toutes les professions, et d'accroître la vigilance de chacune et chacun lorsqu'on reçoit un mail, un SMS, etc.
C'est aussi à nous d'établir la confiance avec le public, de lui faire prendre conscience qu'il sera difficile de lutter contre tout sans une responsabilité individuelle face à ce défi de la désinformation. On ne peut pas empêcher quelqu'un de faire un post X, on ne peut pas empêcher quelqu'un de dire quelque chose : la liberté d'expression est là et nous devons la protéger. Par conséquent, c'est grâce à l'éducation de tous les citoyens, dès le plus jeune âge, que nous relèverons le défi de la désinformation. Une coopération européenne sera également indispensable, car la désinformation comme la cybercriminalité, sous toutes leurs formes, proviennent le plus souvent d'acteurs qui ne sont jamais sur notre sol. C'est une criminalité à part : dans toutes les autres, il existe une déclinaison locale. Là, on peut faire du mal dans notre pays sans jamais mettre les pieds sur le territoire."
LA TRIBUNE DU CERCLE
"Je crois ce que je vois" : une illusion révolue
Par Olivier Cadic
Sénateur représentant les Français établis hors de France
Vice-Président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées
Il y a des combats que l'on ne choisit pas vraiment. Ils s'imposent à vous au fil des expériences, jusqu'à devenir une évidence. La lutte contre la désinformation est, pour moi, de ceux-là.
Je suis sénateur représentant les Français établis hors de France depuis plus de onze ans. Vice-président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, je suis plus particulièrement en charge des sujets cyber : le programme 129, l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) et les politiques publiques qui structurent notre défense numérique. Mais avant d'être sénateur, j'ai été entrepreneur.
À 20 ans, je créais ma première entreprise dans l'électronique. En 1999, je lançais une place de marché en ligne. Douze heures après son ouverture, elle était piratée. Nous étions à l'aube d'Internet grand public. Cette attaque a été fondatrice : elle m'a appris que la vulnérabilité numérique n'est jamais théorique. Elle est immédiate, concrète, brutale.
Des années plus tard, devenu sénateur, j'ai moi-même été ciblé par des tentatives de piratage, comme une centaine d'autres élus à travers le monde. C'est le FBI qui m'en a informé. Là encore, le message était clair : nul n'est hors de portée. Dans le cyberespace, la distance n'existe pas.
Mais c'est au Royaume-Uni que j'ai véritablement mesuré l'ampleur politique de la désinformation. Installé à Londres depuis 1996, j'y ai vécu le séisme du Brexit. Pour la première fois, des campagnes massives d'influence ont mobilisé, via les réseaux sociaux, des électeurs qui ne votaient jamais. Les instituts de sondage n'avaient pas vu venir cette mobilisation silencieuse. Le résultat a bouleversé durablement le pays. Dix ans plus tard, une majorité de Britanniques exprime des regrets, notamment parmi les jeunes générations.
Quelques mois après le Brexit survenait l'élection de Donald Trump, dans un contexte marqué par des soupçons d'ingérences étrangères. Ce que j'avais observé au Royaume-Uni prenait une dimension transatlantique. Reçu au Pentagone début 2017, j'ai découvert un document stratégique expliquant comment la désinformation pouvait devenir une arme : fracturer la société, affaiblir le soutien à l'armée, décrédibiliser les institutions, miner la confiance jusqu'à rendre la démocratie elle-même instable.
Cette prise de conscience m'a conduit à proposer, dès 2018, que la loi de programmation militaire intègre explicitement une capacité de lutte contre la désinformation.
L'affaire dite de Bounti, au Mali, a illustré la difficulté de ce combat. Une rumeur accusant l'armée française d'avoir bombardé un mariage a enflammé le débat public. Démontrer qu'un événement ne s'est pas produit est infiniment plus complexe que d'affirmer qu'il a eu lieu. La désinformation n'a même pas besoin d'être étayée ; il suffit qu'elle circule.
La crise du Covid-19 a constitué un autre tournant. En pleine pandémie, un communiqué publié sur le site de l'ambassade de Chine en France accusait le personnel des EHPAD d'abandonner les résidents. L'allégation était grave, infondée, mais elle participait d'une stratégie de déstabilisation narrative. J'ai alors plaidé pour la création d'une force de réaction rapide contre les manipulations informationnelles. Un an plus tard naissait Viginum, chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères. La France se dotait enfin d'un outil structuré face à ces menaces.
À l'étranger, j'ai pu observer d'autres stratégies. À Taïwan, cible constante de campagnes de désinformation chinoises, les autorités ont développé une méthode originale : répondre en moins de deux heures, et y répondre avec un outil original : l'humour. Car ceux qui diffusent de fausses informations ne cherchent pas toujours à convaincre ; ils cherchent à créer la confusion, à saturer l'espace public, à brouiller la frontière entre le vrai et le faux. L'humour, en désamorçant la charge émotionnelle, peut parfois être plus efficace qu'un long démenti.
Nous avons récemment publié une stratégie nationale de lutte contre la désinformation. Elle part d'un constat simple : certains acteurs étatiques ou paraétatiques ont pour objectif assumé d'affaiblir les démocraties de l'intérieur. Non par la confrontation militaire directe, mais par l'érosion lente de la confiance, confiance dans les institutions, dans les médias, dans la science, dans la parole publique. Ce combat est aussi anthropologique. Le cerveau humain est ainsi fait qu'il a tendance à accueillir plus facilement ce qui conforte ses convictions. Longtemps, nous avons cru comme Saint Thomas, que « voir, c'était croire ». Mais ça c'était avant. À l'ère de l'intelligence artificielle, cette certitude s'effondre.
LE REGARD DU CERCLE
Désinformation : de la rumeur à l'algorithme, un défi stratégique pour les démocraties
Par Nicolas Vinoy
Membre du Cercle Diplomatique de Paris
Directeur des offres numériques de France Télévisions
Le choix de la désinformation comme thématique de notre réunion mensuelle n'a rien d'anecdotique : il traduit en effet une préoccupation désormais centrale pour les diplomates, les responsables publics et, plus largement, pour tous ceux qui s'interrogent sur la solidité de nos démocraties.
La manipulation de l'information n'est pas nouvelle. Les États ont toujours pratiqué la propagande et l'intoxication. Ce qui change aujourd'hui, c'est l'échelle et la vitesse. Les réseaux sociaux ont démultiplié la diffusion des rumeurs ; les logiques algorithmiques privilégient l'émotion et la polarisation; l'intelligence artificielle permet désormais de produire, à faible coût, des contenus d'une crédibilité technique inédite. Images générées, vidéos truquées, voix clonées : la frontière entre le vrai et le vraisemblable se brouille.
Dans ce contexte, la désinformation n'a même plus besoin d'être universellement crue pour être efficace : il lui suffit d'installer le doute. Doute sur les faits, sur les institutions, sur les procédures électorales, sur la parole publique. Or une démocratie fragilisée par le soupçon permanent voit s'éroder son socle le plus précieux : la confiance. La question est donc stratégique. La désinformation est devenue un instrument de compétition entre puissances, un outil de fragmentation des sociétés adverses et de radicalisation des débats internes. Les démocraties ouvertes, fondées sur la liberté d'expression, se trouvent structurellement plus exposées que les régimes autoritaires qui contrôlent leur espace informationnel.
La réponse ne peut être uniquement technologique ou juridique. La régulation des plateformes est nécessaire, tout comme la responsabilisation des acteurs numériques. Mais l'enjeu est aussi culturel et civique comme l'explique le général Touak : former des citoyens capables d'esprit critique, exiger une parole publique rigoureuse, restaurer la qualité du débat.
L'intelligence artificielle marque un tournant. Elle peut amplifier la manipulation, mais aussi renforcer les capacités de détection et de vérification. Elle nous oblige surtout à un choix politique : celui de préserver un espace public libre sans laisser prospérer le mensonge organisé.
Pour l'Europe, le défi est majeur. Protéger l'intégrité de nos processus démocratiques tout en demeurant fidèle à notre tradition humaniste constitue un équilibre exigeant. Dans un monde où l'image peut être fabriquée et la parole synthétisée, la confiance devient une ressource stratégique.
C'est précisément cette tension, entre liberté et vérité, vitesse numérique et temps long démocratique, que nos échanges de février ont permis d'explorer. Elle appelle une vigilance collective et une responsabilité partagée. Car au-delà des outils et des régulations, c'est bien la solidité de notre pacte civique qui se trouve en jeu.
LES LECTURES DU CERCLE
Multiplication des vidéos de guerre générées par l'IA sur l'Iran
Par Thomas Copeland
Département BBC Verify
Une vague sans précédent de désinformation générée par l'intelligence artificielle autour du conflit opposant les États-Unis et Israël à l'Iran est aujourd'hui monétisée par des créateurs en ligne, profitant d'un accès croissant aux technologies d'IA générative, ont indiqué des experts à BBC Verify. Notre analyse a mis en évidence de nombreux exemples de vidéos créées par l'IA et d'images satellites falsifiées utilisées pour étayer des affirmations erronées ou trompeuses sur le conflit, lesquelles ont cumulé, au total, des centaines de millions de vues en ligne : « L'ampleur du nombre de vidéos est véritablement alarmante, et cette guerre désormais impossible d'ignorer ce phénomène », souligne Timothy Graham, spécialiste des médias numériques à l'université de technologie du Queensland. « Ce qui nécessitait auparavant une production vidéo professionnelle peut désormais être réalisé en quelques minutes grâce à des outils d'IA. La barrière à la création d'images de conflit synthétiques et crédibles s'est pratiquement effondrée », ajoute-t-il.
Les États-Unis et Israël ont commencé à lancer des frappes contre l'Iran le 28 février. En riposte, l'Iran a mené des attaques de drones et de missiles contre Israël, mais aussi contre plusieurs pays du Golfe et des installations militaires américaines dans la région. Face à l'accélération du conflit, de nombreux internautes se sont tournés vers les réseaux sociaux pour rechercher, partager et tenter de comprendre les informations disponibles. La plateforme X a annoncé cette semaine qu'elle suspendrait temporairement de son programme de monétisation les créateurs publiant des vidéos de conflits armés générées par l'IA sans les signaler comme telles. Ce programme rémunère les utilisateurs éligibles dont les publications génèrent un volume élevé de vues, de mentions « j'aime », de partages et de commentaires : « C'est un signal notable, ils ont pris conscience qu'il s'agit d'un problème majeur », estime Mahsa Alimardani, chercheuse spécialiste de l'Iran à l'Oxford Internet Institute.
Interrogés sur d'éventuelles mesures similaires, Tik Tok et Meta, maison mère de Facebook et Instagram, n'ont pas répondu à nos sollicitations. Un exemple typique de vidéo générée par l'IA repérée par BBC Verify semble montrer des missiles frappant la ville de Tel-Aviv, en Israël, tandis que des explosions retentissent en arrière-plan. Cette vidéo a été relayée dans plus de 300 publications, partagées ensuite des dizaines de milliers de fois sur différentes plateformes. Certains utilisateurs de X ont sollicité le chatbot d'IA Grok pour en vérifier l'authenticité. Mais dans de nombreux cas observés par BBC Verify, Grok a affirmé à tort que la vidéo était réelle. Une autre vidéo falsifiée, visionnée des dizaines de millions de fois, prétend montrer le gratte-ciel Burj Khalifa, à Dubaï, en flammes, tandis qu'une foule semble se précipiter vers le bâtiment. Ces images générées par IA se sont largement diffusées en ligne à un moment où résidents et touristes s'inquiétaient fortement des attaques de drones et de missiles visant la ville. « De telles vidéos portent atteinte à la confiance du public dans les informations vérifiées disponibles en ligne et rendent beaucoup plus difficile la documentation de preuves authentiques », souligne Mahsa Alimardani.
L'émergence d'images satellites falsifiées
Une autre caractéristique nouvelle de ce conflit, analysée par BBC Verify, est l'apparition d'images satellites générées par l'IA. Nous avons authentifié plusieurs vidéos réelles montrant des frappes iraniennes de drones et de missiles contre le quartier général de la Cinquième flotte américaine à Bahreïn, dès le premier jour du conflit. Le lendemain, une image falsifiée, partagée sur X par le quotidien The Tehran Times, lié à l'État iranien, a commencé à circuler. Elle prétendait montrer des dégâts considérables sur cette base. Cette image semble s'appuyer sur de véritables clichés satellites d'une base navale américaine à Bahreïn, datant de février 2025 et accessibles publiquement en ligne. Selon l'outil de détection de filigrane SynthID de Google, l'image falsifiée a été générée ou modifiée à l'aide d'un outil d'IA de Google. On observe également que trois véhicules stationnés à l'extérieur apparaissent exactement au même emplacement sur l'image authentique et sur la version falsifiée, alors même que les clichés sont censés avoir été pris à un an d'intervalle.
Les outils d'IA de Google, dont son générateur vidéo Veo, figurent désormais parmi une liste croissante de plateformes populaires, aux côtés du modèle Sora d'OpenAI, de l'application chinoise Seedance ou encore de Grok, intégré à X : « Le nombre d'outils aujourd'hui disponibles pour produire des manipulations extrêmement réalistes est sans précédent », observe Henry Ajder, expert en IA générative. « Jamais ces technologies n'ont été aussi accessibles, aussi simples d'usage et aussi peu coûteuses », ajoute-t-il. Selon Victoire Rio, directrice exécutive de l'organisation non gouvernementale What To Fix, cette situation a entraîné une explosion des contenus générés par IA en ligne, « car leur diffusion sur les réseaux sociaux peut désormais être presque entièrement automatisée ».
Une économie de la désinformation
Le responsable produit de X a déclaré mardi que « 99 % » des comptes diffusant ce type de vidéos générées par IA cherchaient à « exploiter le système de monétisation », en publiant des contenus susceptibles de générer un fort engagement et donc des revenus via le programme de partage des revenus des créateurs. La plateforme ne publie ni le nombre de comptes participant à ce programme, ni les revenus qu'ils peuvent en tirer. Timothy Graham estime néanmoins que X pourrait verser « entre huit et douze dollars pour un million d'impressions d'utilisateurs vérifiés ». « Les créateurs doivent atteindre cinq millions d'impressions organiques en trois mois et disposer d'un abonnement premium pour être éligibles », précise-t-il. « Une fois admis dans le programme, les contenus viraux générés par l'IA deviennent quasiment une machine à imprimer de l'argent. Ils ont créé l'entreprise ultime de désinformation », affirme-t-il. Une autre image falsifiée, montrant une gigantesque explosion sur une base américaine en Irak, a ainsi été manipulée à partir d'une photographie réelle présentant un panache de fumée bien plus modeste. X n'a pas répondu à nos demandes de commentaires ni à nos questions concernant ce programme.
Un problème sans solution simple
Selon les experts interrogés par BBC Verify, si de nombreuses plateformes affirment travailler à l'adaptation de leurs systèmes de modération et de détection face à la rapidité et à l'ampleur de la diffusion des contenus générés par IA, aucune solution simple ne se dessine. « Le problème de fond réside dans une tension structurelle entre la monétisation fondée sur l'engagement et la diffusion d'une information fiable. Aucune plateforme n'a véritablement résolu cette contradiction et il est possible qu'aucune n'y parvienne jamais », conclut Timothy Graham.
& Ignacio Fariza
L'audiovisuel public, nouvel ennemi de l'extrême droite européenne
Par Quino Petit et Ignacio Fariza
El País
Partout en Europe, comme aux États-Unis, les médias publics, qui constituent pourtant "un des piliers essentiels de l'information", indispensable au débat démocratique, sont devenus "l'ennemi numéro un" des partis réactionnaires, constate le quotidien progressiste espagnol "El País".
L'extrême droite a de nombreuses cibles dans le collimateur : les immigrés, les impôts, la gauche en général et, plus largement, toute personne qui prône la solidarité ou une des valeurs sur lesquelles se fonde un ordre international toujours plus ténu. Et tout en haut de cette liste, une cible fait figure d'ennemi public numéro un : l'audiovisuel public.
Les offensives répétées de l'extrême droite poursuivent un même objectif : saper la confiance dans un des piliers essentiels de l'information. Les médias indépendants, qui jouent également un rôle crucial à ce titre, sont eux aussi régulièrement visés par ces attaques. Si elle accède au pouvoir, l'extrême droite promet d'asphyxier les différents canaux d'information de l'audiovisuel public, qui jouissent souvent d'un important prestige international. À moins qu'elle ne les mette à sa botte.
Au Royaume-Uni, le parti d'extrême droite Reform UK, dirigé par Nigel Farage, s'en prend depuis longtemps à la BBC, pourtant reconnue pour ses exigences de qualité. Ses alliés politiques européens font de même dans leurs pays respectifs, que ce soit le Rassemblement national en France, l'AfD en Allemagne ou Vox en Espagne.
Ce dernier en est même à se demander s'il faut attaquer la RTVE (l'organisme public de radiodiffusion et de télévision espagnol) "à la tronçonneuse ou au lance-flammes" une fois au pouvoir. Une tendance nourrie par des critiques de plus en plus acerbes, relayées, qui plus est, par un nombre croissant de formations de la droite traditionnelle.
Pilier de la démocratie
Comme le souligne Paolo Cesarini, directeur de l'Observatoire européen des médias numériques, ces attaques sont intimement liées à celles qui se produisent dans d'autres démocraties occidentales. C'est particulièrement vrai outre-Atlantique, où l'asphyxie budgétaire que Trump inflige à la télévision et à la radio publiques états-uniennes a déjà entraîné la fermeture de la Corporation of Public Broadcasting (organisme chargé de promouvoir et de soutenir financièrement les médias publics).
Au-delà du "cas extrême de la Hongrie", Paolo Cesarini estime que de "fortes pressions" sont exercées sur l'indépendance éditoriale des médias publics en Italie (gouvernée par la dirigeante d'extrême droite Giorgia Meloni), en Pologne, en Roumanie et dans une partie des Balkans.
L'audiovisuel public, insiste-t-il, "reste l'un des meilleurs remparts contre la concentration du pouvoir médiatique par les capitaux privés, même s'il est exposé à la rhétorique populiste et à la censure politique des gouvernements autoritaires". Paolo Cesarini place beaucoup d'espoirs dans l'application effective du règlement européen sur la liberté des médias, qui pourrait jouer un rôle important dans la protection de l'écosystème de l'information.
La chute morale de l'audiovisuel public européen
Après la Seconde Guerre mondiale, "les médias de service public ont été créés pour lutter contre la propagande", rappelle The Spectator. Mais désormais, "ils prêchent des évidences gentillettes et moralisatrices, avec la bénédiction de l'État".
Ces dernières années, les grandes chaînes de télévision et les radios publiques ont en effet été au cœur de plusieurs polémiques. À Paris, France Télévisions a par exemple été rappelée à l'ordre par l'Arcom en 2022 pour non-respect du temps de parole lors de la campagne pour l'élection présidentielle. Quant à France Inter, l'antenne a régulièrement été critiquée pour les chroniques de certains de ses humoristes.
Le magazine conservateur britannique estime même que l'audiovisuel français "s'apparente désormais à une agence de com de l'Élysée. Ses reportages reflètent systématiquement des opinions conformistes et pleines de bons sentiments, sans aucun pluralisme. Le ton est plus consensuel que contestataire, avec une prédilection pour les discours au diapason de celui du gouvernement et des élites culturelles. Chaque fois que les responsables politiques ont besoin de passer à l'antenne, France TV se met à leur service : interviews en prime time, questions convenues et zéro contradiction."
Une dérive qui ne s'arrête pas à la France
En Allemagne, l'ARD et la ZDF "jadis modèles de neutralité d'après-guerre, tiennent désormais un discours moralisateur. Chaque soir, les téléspectateurs de Tagesschau ont droit à des sermons sur l'urgence climatique, l'immigration et la solidarité européenne."
Sans parler de la BBC, au Royaume-Uni, mise en cause l'an passé pour son manque d'impartialité éditoriale après avoir notamment délibérément monté un discours de Donald Trump pour suggérer que le président américain avait appelé explicitement ses soutiens à prendre d'assaut le Capitole, le 6 janvier 2021.
Ainsi, pour The Spectator, les grands groupes audiovisuels européens ne remplissent plus leur mission, qui consiste à fournir une information dénuée de biais idéologiques.
Un échec qui expliquerait la baisse des audiences, notamment chez les plus jeunes. C'est dans ce "vide" que des chaînes comme GB News, en Grande-Bretagne, ou CNews, en France, "ont fait leur apparition" et attirent de plus en plus de téléspectateurs lassés d'être "infantilisés", écrit l'hebdomadaire.
Ces dernières décennies, les multiples législations européennes adoptées en la matière ont clairement établi l'importance des médias publics en tant que pilier de la démocratie. Le protocole du traité d'Amsterdam affirme que "la radiodiffusion de service public dans les États membres est directement liée aux besoins démocratiques, sociaux et culturels de chaque société ainsi qu'à la nécessité de préserver le pluralisme dans les médias".
Ingérences politiques
En dépit des critiques formulées par l'extrême droite, "les médias publics figurent parmi les médias les plus fiables", défend Renate Schroeder, directrice de la Fédération européenne des journalistes.
"Malgré cela, ou peut-être plutôt en raison de cela, les forces d'extrême droite font campagne dans toute l'Europe pour les affaiblir et les faire disparaître. Elles dénoncent le fait qu'ils seraient trop à gauche, trop favorables à la diversité, trop inclusifs et trop chers."
De nombreuses menaces pèsent sur l'écosystème médiatique actuel, que ce soit la concurrence avec les plateformes numériques ou encore le spectre de l'intelligence artificielle. D'où la nécessité, selon Renate Schroeder, de disposer de médias publics viables pour "lutter contre les chambres d'écho, la polarisation, la désinformation et la post-vérité", sans oublier "le combat contre le populisme".
Dans cette perspective, plusieurs études soulignent le besoin de renforcer l'indépendance de l'audiovisuel public vis-à-vis des ingérences politiques de toutes sortes, ainsi que la nécessité de leur assurer un financement stable et durable.
C'est ce que préconise Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières, dans un rapport publié l'été dernier par son organisation et intitulé "Pressions sur les médias publics, un test décisif pour les démocraties européennes". L'étude soulève le fait que "pour la moitié des personnes interrogées (55,17 %), les pressions exercées sur la radiotélévision publique sont de nature politique". Il poursuit : "Les ingérences politiques dans la gouvernance ou l'attribution de postes, et les changements soudains au poste de directeur général, en sont les principaux exemples."
Comme l'a suggéré Timothy Garton Ash, professeur d'études européennes à l'université d'Oxford, "les pays qui ont la chance d'avoir une chaîne publique de confiance, comme le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie, l'Allemagne ou les pays scandinaves, doivent tout faire pour la protéger, préserver encore davantage son indépendance éditoriale, doubler son budget et renforcer sa présence sur les réseaux sociaux".
L'archétype britannique
La BBC a toujours inquiété plus que de raison le parti au pouvoir, au point que ces dernières années la droite britannique a décidé d'entrer en guerre ouverte avec la chaîne publique. Le conservateur Boris Johnson a serré la vis pendant son bref passage à Downing Street et, à l'extrême droite, le parti Reform UK promet de finir le travail s'il est élu. Encore récemment, cette éventualité semblait inenvisageable, mais les derniers sondages placent maintenant l'extrême droite en tête des intentions de vote.
Ces deux formations politiques font pression sur la BBC en menaçant de supprimer la redevance annuelle qui la finance. Tout citoyen britannique qui utilise la diffusion hertzienne ou par câble pour regarder la télévision (et pas seulement les chaînes publiques) doit payer un montant de 174,50 livres (environ 200 euros) par an. Le paiement peut être mensualisé et certaines catégories de la population, comme les retraités, bénéficient de réductions, voire de la gratuité du service.
Ces dernières années, de plus en plus d'usagers se sont rebellés contre cette taxe : on estime que 2,4 à 3,6 millions de personnes ont arrêté de la payer, selon les propres chiffres de la BBC. Cet impayé constitue une infraction pénale, passible d'une amende de 1 000 livres (un peu plus de 1 100 euros). Le recouvrement de cette redevance peut se faire par une lettre de mise en demeure ou par le passage d'un huissier, une méthode que l'extrême droite dénonce comme trop coercitive.
Nigel Farage a promis d'en finir avec ce système de financement et de faire de la BBC une plateforme comme une autre, financée par ses abonnements. Il souhaite également en réduire la portée pour qu'elle cesse de proposer des programmes de divertissement et qu'elle se limite exclusivement aux contenus informatifs. Enfin, le dirigeant de Reform UK souhaite exercer un contrôle bien plus strict sur la ligne éditoriale de la BBC, qu'il accuse de complaisance avec la gauche. Il a d'ailleurs un différend personnel avec la chaîne d'information depuis l'époque du référendum sur le Brexit, en raison des reportages qu'elle consacrait aux répercussions négatives d'une éventuelle sortie de l'UE.
En Allemagne, la radiotélévision publique a été créée après la Seconde Guerre mondiale. Elle est indépendante du pouvoir politique et jouit d'une excellente réputation en raison de la qualité de ses contenus informatifs. Toutefois, elle est de plus en plus critiquée par rapport aux sujets qu'elle couvre (une ligne éditoriale jugée trop à gauche) et à son coût élevé. Comme dans beaucoup de pays, ces critiques sont principalement issues des rangs de l'extrême droite, représentée par l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), première force d'opposition et parti politique en tête de certaines enquêtes d'opinion. Mais, comme souvent, la droite modérée accuse elle aussi les chaînes publiques d'être biaisées.
Les critiques ont ouvert un débat au sein des chaînes nationales, que ce soit la ZDF, mais aussi l'ARD et ses antennes régionales, ou encore les stations de Deutschlandradio. Toutes trois sont financées par une redevance mensuelle de 18 euros payée par tous les foyers, ce qui porte leurs revenus à plus de 8 milliards d'euros par an. Encore récemment, l'hebdomadaire Der Spiegel se demandait à leur sujet : "Peut-on encore les sauver ?" Il soulignait qu'"elles apparaissent chaque jour un peu plus comme le reflet des préoccupations des élites urbaines progressistes, et pas seulement aux yeux de la droite". L'AfD promet, si elle arrive au pouvoir, une refonte intégrale de la radiotélévision publique et la suppression de la redevance obligatoire.
Le parti d'extrême droite défend l'idée que la mission des chaînes publiques doit être de "diffuser, sans redevance, des programmes d'information et des émissions culturelles et régionales". Dans l'est de l'Allemagne, où l'extrême droite est majoritaire, seuls 41 % des citoyens font confiance au journalisme de service public, selon un sondage de la chaîne (publique) WDR.
Au Portugal, on ne peut expliquer la percée historique du parti d'extrême droite Chega sans évoquer l'omniprésence de son dirigeant, André Ventura, sur l'ensemble des plateaux de télévision. Au sein du paysage médiatique, la chaîne publique RTP était bien la seule à ne pas offrir une surexposition médiatique au fondateur de Chega. Actuellement, le discours médiatique d'André Ventura oscille entre victimisation et provocation. Même si le programme électoral de Chega défend l'indépendance de l'audiovisuel public et un mode de financement mixte (entre publicités et dotation publique), le caractère imprévisible de son leader laisse planer le doute sur ce qu'il ferait une fois au pouvoir. D'autant que cette dernière hypothèse n'est plus à prendre à la légère. Par ailleurs, la faible tolérance d'André Ventura à la transparence et à la critique n'incite pas non plus à la confiance.
L'Italie est peut-être le meilleur indicateur de ce qui pourrait arriver si les partis d'extrême droite continuent de remporter des élections en Europe. Pendant la campagne électorale, Giorgia Meloni avait proclamé sa volonté de rompre avec la RAI (Radiotelevisione Italiana). Désormais, elle est très critiquée pour ses ingérences politiques au sein du groupe de radiotélévision publique. Les députés d'opposition et les employés de la RAI dénoncent régulièrement les tentatives répétées de la transformer en porte-voix du discours du gouvernement.
En 2023, quelques mois après l'accession au pouvoir de l'extrême droite, le directeur général de la RAI, Carlo Fuortes, a démissionné en dénonçant les pressions politiques exercées pour modifier la ligne éditoriale. Il a été remplacé par Roberto Sergio, proche du parti de Meloni, Fratelli d'Italia. L'administrateur délégué, Giampaolo Rossi, en poste depuis 2024, est quant à lui très critiqué pour ses prises de position conspirationnistes et d'extrême droite. Il a également pris la défense de certains dirigeants comme Vladimir Poutine, Viktor Orban et Donald Trump.
En mai dernier, les journalistes de la RAI se sont mis en grève pendant vingt-quatre heures pour dénoncer le "contrôle oppressant" exercé par l'exécutif ultraconservateur et "sa volonté de réduire la télévision publique à une simple caisse de résonance de son idéologie". L'élément déclencheur a été l'annulation du monologue antifasciste de l'écrivain Antonio Scurati programmé le 25 avril, jour de commémoration nationale de la libération italienne, de la fin de l'occupation nazie et de la chute du fascisme.
Lorsqu'elle était dans l'opposition, Meloni s'est toujours montrée très critique à l'égard de la RAI et a dénoncé à de multiples reprises les prétendus biais progressistes de la chaîne publique. Depuis sa prise de pouvoir, certains membres de l'opposition ont bel et bien été nommés au sein du conseil d'administration. Mais de l'avis général, l'indépendance de la RAI commence à être sérieusement compromise, puisqu'une grande majorité de ses dirigeants sont pleinement alignés avec les vues de l'extrême droite.
