Cercle Diplomatique de Paris
Newsletter n°1
Janvier 2025
EDITORIAL DU CERCLE
Par Michael Deboudt et Jean Réveillon
Fondateurs du Cercle Diplomatique de Paris
Tenir quand l'ordre international se fragmente
À l'heure où l'ordre international semble se dissoudre dans la multiplication des conflits, la tentation du repli ou du relativisme stratégique n'a jamais été aussi forte. Le monde n'est pas seulement devenu plus instable, il est devenu plus illisible. Les cadres hérités de l'après-guerre, les institutions multilatérales, ou encore les principes du droit international sont contestés.
Dans cet environnement instable, repenser les relations entre les peuples nous parait d'une responsabilité intellectuelle et civique.
C'est en l'inscrivant précisément dans cette exigence que nous, citoyens engagés, avons décidé de fonder le Cercle Diplomatique de Paris. Paris qui au milieu des tumultes, a de tout temps su rester un repère, une boussole pour la diplomatie du Monde entier et doit par respect pour l'Histoire s'efforcer de le demeurer aujourd'hui et demain. Paris où, ne l'oublions jamais, s'est imaginée et écrite la Déclaration des droits de l'homme.
Indépendant par essence et fort de son ancrage français et européen, le CDP s'inscrit dans une ambition de portée universelle, en résistance aux simplifications, aux postures idéologiques et aux logiques de confrontation binaire.
Cette ambition universaliste se fonde sur le réel, loin de toute naïveté comme de toute posture incantatoire. Elle ne prétend pas ignorer les rapports de force, les intérêts nationaux ou les réalités de puissance. Elle repose au contraire sur une conviction forte : le dialogue, la raison stratégique et la compréhension fine des cultures politiques demeurent les seuls antidotes durables au chaos et à la brutalisation des relations internationales.
Cette conviction s'est incarnée au cours de ce mois de janvier dans les échanges que nous avons eus avec l'invité de notre réunion mensuelle, Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe. Ces discussions autour des recompositions en cours du projet européen comme de la place de l'Union dans la compétition stratégique, ont rappelé combien la question européenne, loin d'être un champ technique réservé aux spécialistes, est devenue l'un des théâtres centraux où se joue l'avenir de l'universalisme politique et stratégique.
Être universaliste aujourd'hui, c'est refuser la fragmentation du monde en blocs étanches et irréconciliables. C'est considérer que, malgré les divergences, les États et les sociétés restent liés par des interdépendances profondes, économiques, sécuritaires, climatiques, technologiques et humaines. C'est affirmer que la diplomatie ne peut se réduire à une gestion de crises permanentes, mais qu'elle doit rester un art de la construction patiente, du compromis exigeant et de la projection à long terme.
Le Cercle Diplomatique de Paris entend contribuer à cette ambition par la réflexion, l'analyse et le débat. Il se veut un espace où se croisent les regards de diplomates, de chercheurs, de décideurs publics et privés, de journalistes, d'experts ou d'artistes, dans un esprit de liberté intellectuelle. Ici, les idées ne sont ni alignées ni instrumentalisées ; elles sont confrontées et discutées. L'indépendance du Cercle est une condition essentielle de sa crédibilité, tout comme son refus de toute posture partisane.
Cette newsletter s'inscrit dans cette démarche. Elle n'a pas vocation à suivre l'actualité au rythme effréné des flux d'information, mais à en proposer quelques clés de lecture et une mise en perspective. Elle s'adresse à celles et ceux qui considèrent que la diplomatie n'est pas un domaine réservé, mais un enjeu central pour nos sociétés démocratiques. Elle ambitionne d'éclairer la décision autant que de nourrir le débat public.
Dans un monde marqué par la remise en cause du multilatéralisme, la guerre informationnelle et la recomposition des alliances, l'universalisme n'est pas un luxe intellectuel. Il est une nécessité stratégique. Il invite à penser le long terme dans un temps dominé par l'urgence. Il est également là pour maintenir des espaces de dialogue là où s'érigent des murs.
Le Cercle Diplomatique de Paris revendique cette ambition avec humilité et détermination. Cette newsletter est une invitation à cette exigence collective : comprendre pour agir, débattre pour construire, dialoguer pour durer.
LA VIE DU CERCLE

Moments forts des premières réunions du Cercle Diplomatique de Paris
Depuis son lancement à la fin du mois d'octobre, le Cercle Diplomatique de Paris s'est imposé comme un nouvel espace de dialogue exigeant et ouvert sur les grands enjeux internationaux. C'est dans le cadre prestigieux de l'hôtel Alfred Sommier qu'il a accueilli son premier invité, M. Albin Kurti, Premier ministre du Kosovo, donnant d'emblée le ton de rencontres placées sous le signe de la hauteur de vue et de l'engagement.
Dès le mois de décembre, le Cercle a confirmé cette ambition en se réunissant à l'hôtel National des Armées. M. Bruno Fuchs, président de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, y a partagé un témoignage dense et éclairant sur la réalité d'une action diplomatique conduite au rythme d'un agenda international particulièrement soutenu. La soirée fut également marquée par des prises de parole fortes, chargées d'émotion et de sens, notamment celles de Mme Nerma Crnic, inlassable voix du « plus jamais ça » à Srebrenica, ainsi que des artistes engagés Passi et BenJ, porteurs d'un plaidoyer vibrant pour l'Afrique.
Le 14 janvier dernier, le Cercle a franchi une nouvelle étape avec son Acte III, en accueillant M. Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe. Cette rencontre exceptionnelle a permis aux membres du Cercle de prendre la pleine mesure de la complexité du moment européen, dans un contexte international marqué par les crises, les recompositions stratégiques et les tensions géopolitiques croissantes.
En présence notamment de M. Berdhul Dobra, vice-ministre de l'Intérieur du Kosovo, de nombreux ambassadeurs, diplomates, entrepreneurs et personnalités du monde public et privé, le ministre s'est livré à un échange d'une grande liberté de ton. Engagé, précis et particulièrement convaincant, M. Benjamin Haddad n'a éludé aucune question, y compris celles, toujours stimulantes, de M. Jean-Paul Delevoye, fidèle du Cercle depuis sa création.
En trouvant d'emblée son rythme mensuel, le Cercle Diplomatique de Paris affirme sa vocation : éclairer le débat public et nourrir la réflexion collective sur les grands défis contemporains. Le mois de février s'ouvrira ainsi sur un nouveau dossier au cœur de l'actualité stratégique et démocratique : la désinformation.
L'INTERVIEW DU CERCLE

Monsieur Benjamin Haddad
Ministre délégué, chargé de l'Europe
"La lutte contre les ingérences étrangères est une nécessité absolue"
Cercle Diplomatique de Paris
"Monsieur le ministre, dans le contexte national et international qui est le nôtre aujourd'hui, on voit bien que la bataille de l'opinion est la clé. Par conséquent, pensez-vous que des Cercles comme celui-ci peuvent être le moyen de mobiliser les citoyens sur la réalité des enjeux et de susciter un renouveau de l'engagement politique ?"
Benjamin Haddad, Ministre délégué à l'Europe
"Je le pense en effet. C'est l'intérêt des formats comme celui du Cercle qui ont un rôle clé à jouer pour éclairer le débat public. Prenez le contexte international : le Groenland, le Venezuela, les manifestations en Iran, la guerre en Ukraine, etc. L'idée de réaligner ce contexte et le débat politique à l'occasion d'échanges citoyens comme nous le propose le Cercle Diplomatique de Paris est salutaire pour la démocratie et le débat public."
Cercle Diplomatique de Paris
"Sur l'aspect démocratique, un think tank qui entoure le Président Trump, et présidé par le patron de PayPal, a affirmé récemment que la démocratie est le contraire de la liberté. C'est-à-dire qu'au nom du développement des entreprises GAFAM, il faudrait supprimer toutes les règles de régulation juridique et d'état de droit. Comment faire face à ces attaques ?"
Benjamin Haddad, Ministre délégué à l'Europe
"La lutte contre les ingérences étrangères afin de protéger nos démocraties est une nécessité absolue. Des élections les années passées avaient notamment été manipulées de manière flagrante (Roumanie, Moldavie). La question de la technologie et de l'intelligence artificielle sur les réseaux sociaux, ce n'est pas seulement une question d'innovation, de productivité, de réindustrialisation mais fondamentalement d'abord une question de souveraineté. C'est pour cela que le Digital Service Act, le DSA, existe et pose un principe très simple : ce qui est illégal dans le monde réel doit l'être également dans le monde numérique. Quand on a des règles et des lois contre la haine et le racisme dans notre société, il doit en être de même en ligne. La manipulation des algorithmes, les ingérences étrangères, toutes ces menaces, on doit se donner les moyens de les contrer afin de faire respecter ces règles."
Cercle Diplomatique de Paris
"Monsieur le ministre, face au capitalisme d'État chinois et au capitalisme ultra-individualisé américain, il y a une opportunité politique pour l'Europe de porter l'image d'une société capitaliste aux dimensions humaines et environnementales. Mais l'Europe paie aujourd'hui un certain nombre de mauvaises décisions économiques et industrielles. Le bloc économique européen pèse environ 17 % du PIB aujourd'hui mais les prévisions laissent entrevoir que ce PIB pourrait rapidement descendre autour de 15 %. Mario Draghi a très clairement posé le diagnostic mais ce dernier semble relativement peu utilisé. Quelles sont les solutions pour éviter ce déclin ?"
Benjamin Haddad, Ministre délégué à l'Europe
"Le constat d'une Europe qui décroche, tant sur le plan économique qu'industriel, se vérifie malheureusement par les faits. C'est un constat lucide, fait par le rapport Draghi. Il y a 30 ans, on avait peu ou prou le même PIB que celui des États-Unis. Et depuis, l'Amérique a pris 30 points par rapport à nous, en grande partie grâce à l'augmentation de la productivité qui est liée à l'innovation technologique. Depuis 2008, le PIB par habitant aux États-Unis a même augmenté deux fois plus vite que celui de l'union européenne. Et pourtant, si on regarde juste la France, on a des pépites, on a des talents, on a des innovateurs, des start-ups, des entrepreneurs dans l'intelligence artificielle, dans le quantique, dans les technologies, dans le numérique, etc. Mais trop souvent, ils font face à des difficultés pour pouvoir vraiment tirer profit d'un marché européen de 450 millions d'individus, mais trop fragmenté, trop fermé, et avec 300 milliards d'euros d'épargne européenne qui franchissent tous les ans l'Atlantique pour aller financer les marchés de capitaux américains."
Cercle Diplomatique de Paris
"L'essayiste Frédéric Encel identifiait récemment une solution pour l'Europe qui passerait par un partenariat spécial recréé de la France avec la Grande-Bretagne. D'autres prônent même un élargissement plus large, qui ne se limiteraient plus uniquement à des dimensions géographiques pour notre continent car l'union européenne, ce sont avant tout des valeurs que nous partageons avec des partenaires au-delà de l'Europe : le Canada, la Corée, le Japon, l'Australie, la Nouvelle-Zélande. Quelle en est votre vision ?"
Benjamin Haddad, Ministre délégué à l'Europe
"L'élargissement est en effet d'une importance capitale, quatre ans après le début de l'agression russe contre l'Ukraine et face à la multiplication des défis sur notre continent, le rendant une nécessité stratégique et une priorité majeure de notre agenda. Notre engagement commun ne doit pas faiblir et la satisfaction des critères de Copenhague doit rester notre boussole. Nous n'avons jamais été aussi proche, si nous restons tous mobilisés et ambitieux."
LA TRIBUNE DU CERCLE

Sous le règne de l'instant : la politique face à la dictature de l'opinion
Par Jean-Paul Delevoye
Ancien Président du Conseil Economique Social et Environnemental
Ancien ministre de la Fonction Publique de France
La fabrique de l'opinion et sa mobilisation autour d'un destin collectif constituent aujourd'hui un levier majeur de stabilité et de projection pour nos sociétés, qu'elles soient locales, nationales ou européennes. Ce défi appelle plus que jamais des responsables capables d'éclairer le débat public, de formuler les bonnes questions et d'assumer une vision. Or, l'on observe un glissement préoccupant : les acteurs politiques sont de moins en moins porteurs d'espérance et d'idéal, et de plus en plus enfermés dans le calcul tactique et la réaction immédiate à l'émotion.
Le politique, autrefois censé guider l'opinion, semble désormais la suivre, voire la subir. L'opinion est ainsi devenue l'un des acteurs centraux de nos démocraties contemporaines avec un constat : l'ignorance a remplacé le savoir. Les plus grands ignorants sont ainsi ceux qui parlent le plus, le plus fort, en assénant autant de certitudes que de contre-vérités dangereuses. Toujours plus volatile, l'opinion impose un régime de court terme émotionnel, amplifié par les réseaux sociaux, où dominent les débats éphémères, les indignations successives et les formules percutantes. À l'inverse, la responsabilité du décideur est de construire des convictions au service d'un projet, et d'inscrire l'action publique dans une temporalité longue. C'est là l'une des tensions fondamentales de notre époque : comment se soustraire à ce feu d'artifice émotionnel permanent qui écrase le passé, survalorise le présent et obscurcit la vision du futur.
Cette forme de « dictature de l'opinion », nourrie et accélérée par les plateformes numériques, contribue à façonner des sociétés toujours plus fragmentées, segmentées et parfois radicalisées. L'adversaire politique tend à devenir un ennemi, et le débat ne vise plus à convaincre, mais à disqualifier. Là où la confrontation des idées pouvait autrefois renforcer les convictions et enrichir la réflexion, elle cède désormais trop souvent la place à la mise à l'écart, au rejet ou à l'humiliation de l'autre.
Cette soumission au diktat de l'instant devrait nous conduire à interroger plus profondément notre mode de vie et nos systèmes de valeurs. L'individu semble parfois davantage reconnu pour ce qu'il consomme que pour ce qu'il pense. Là où les sociétés traditionnelles accordaient une place centrale à la morale collective, à la loi commune et au sens du devoir, les sociétés de consommation tendent à promouvoir une reconnaissance fondée sur la visibilité médiatique ou l'accumulation matérielle : « j'existe par ce que je montre » ou « j'existe par ce que je possède ». Et dans ces sociétés sans cesse plus complexes, les avis se radicalisent au point de devenir des positions systématiquement binaires, et avec pour conséquence des confrontations mortifères. Il devient dès lors nécessaire de repenser une hiérarchie des priorités, accordant moins d'importance à la richesse matérielle et davantage à la richesse personnelle, culturelle et, peut-être, spirituelle.
Cette réflexion ouvre la voie à une interrogation plus large sur les contours d'un capitalisme plus humain, plus attentif à la nature et aux liens sociaux afin de retrouver la force du compromis et la richesse du partage. Cette réflexion offre aussi à l'Europe, et à la France en particulier, l'opportunité de renouer avec un héritage intellectuel proche de celui des Lumières, fondé sur une approche humaniste et universaliste de la condition humaine. L'être humain est avant tout un être social. Chacun est appelé à être responsable de lui-même, mais aussi des autres, non seulement au sein de son entreprise, mais également de sa famille, de son territoire et de sa communauté civique. C'est à cette condition que pourra émerger une société plus résiliente, plus solidaire, plus attentive au sentiment de déclassement et d'humiliation qui nourrissent les violences les plus extrêmes, et enfin plus consciente de l'équilibre nécessaire entre l'individu et le collectif. Car c'est bien là que se joue, en profondeur, l'un des grands débats politiques et moraux de notre temps.
LES LECTURES DU CERCLE
Le Kosovo d'Albin Kurti offre à l'Europe une chance de pertinence géopolitique
Par Jasmin Mujanovic
Chercheur new-yorkais originaire de Bosnie
Spécialiste reconnu des Balkans
La réélection écrasante du Vetëvendosje (LVV) d'Albin Kurti aux élections législatives de décembre 2025 au Kosovo représente un changement sismique dans le calcul politique de la région. Cela signifie le rejet catégorique par les électeurs du Kosovo de toute une génération de politique américaine et européenne dans le pays et exige un recalibrage important par Washington mais, surtout, par Bruxelles, de leur posture envers Pristina. La relation de Kurti avec la première administration Trump et la Maison Blanche de Biden était célèbre. En 2020, Kurti a accusé l'envoyé régional américain de l'époque, Richard Grenell, d'avoir orchestré un coup d'État parlementaire contre son premier gouvernement, et l'administration Biden a imposé des sanctions au Kosovo en mai 2023 après une série d'émeutes nationalistes serbes dans le nord du pays, pour lesquelles elle a blâmé le Premier ministre.
Au cœur des frustrations des Américains et des Européens à l'égard de Kurti se trouvait la conviction qu'il échouait dans la mise en œuvre de l'Accord de Bruxelles de 2013, en particulier la disposition selon laquelle le Kosovo devrait procéder à la création d'une soi-disant « Association des municipalités serbes (majoritaires) ».
Plus largement, les États-Unis et l'UE se sont hérissés de la poursuite par Kurti d'un programme souverainiste, qui cherchait à assurer la pleine domination des institutions de l'État du Kosovo sur toutes les parties du territoire du pays, et ont poursuivi l'intégration du Kosovo dans le système international sans référence ni dépendance aux progrès dans les négociations avec Belgrade.
Le Kosovo, en effet, était engagé dans la poursuite unilatérale de ses objectifs auprès de l'UE et de l'OTAN, auxquels le gouvernement Kurti croyait clairement et a souligné qu'ils étaient en pleine cohésion idéologique avec Washington et Bruxelles, mais ne se rapportaient pas nécessairement au séquençage préféré de l'un ou de l'autre.
Bizarrement, c'était un péché beaucoup plus grand, aux yeux de nombreux hauts fonctionnaires américains et européens, que le rejet pur et simple par la Serbie du projet euro-atlantique.
Alors que Kurti et son gouvernement cherchaient à défendre les institutions démocratiques et sécuritaires du Kosovo, la Serbie se dirigeait rapidement vers la domination d'un seul homme sous Aleksandar Vučić et rendait sa proximité stratégique avec la Russie et la Chine de plus en plus claire. Malgré cela, l'administration Biden a fait de la Serbie le centre de sa politique des Balkans occidentaux.
L'ambassadeur Christopher Hill a fait des éloges de plus en plus invraisemblables à Belgrade, alors même que le régime de Vučić a orchestré l'attaque paramilitaire de Banjska, l'affrontement interétatique le plus important de la région depuis la fin des années 1990. Cet incident a même forcé la Maison Blanche à ordonner explicitement à la Serbie de déplacer son armée loin de la frontière du Kosovo, pour que Hill affirme seulement sept mois plus tard que la Serbie était un partenaire plus proche de l'OTAN que le Kosovo.
Incidemment, presque immédiatement après avoir quitté la fonction publique, Hill a rejoint, en tant que conseiller principal, l'Initiative Pupin, une organisation qui vise à « s'assurer que les voix serbes soient entendues à Washington, DC… engagée à renouveler les relations entre les États-Unis et la Serbie par le biais d'initiatives académiques, politiques et culturelles ».
Mais avec la victoire décisive du LVV en décembre, qui a vu le parti remporter sa quatrième élection consécutive, et avec sa part de voix la plus élevée à ce jour (51,11 %, un résultat encore plus important que sa part de 50,25 % en 2021), Kurti et son bloc sont simplement un fait politique. Washington et Bruxelles ne l'aiment peut-être pas, mais les élections du Kosovo, contrairement à celles de la Serbie, sont libres et équitables, et Albin Kurti et le LVV sont extrêmement populaires.
Surtout que la Russie poursuit son agression contre l'Ukraine et que la Maison Blanche signale ses plans apparents sur le Groenland, l'Europe doit examiner avec sobriété les conditions sur le continent.
Au Kosovo, les membres de l'UE ont renforcé la main de ses adversaires en refusant de reconnaître pleinement la souveraineté d'un État démocratique et résolument pro-occidental. La victoire spectaculaire de Kurti, et le mandat populaire clair que son gouvernement a de nouveau saisi, sont l'occasion de sécuriser les propres intérêts géopolitiques de l'Europe.
Premièrement, Bruxelles et les capitales doivent ouvrir la voie au Kosovo pour réaliser ses aspirations européennes et atlantiques. L'Espagne, l'un des cinq Européens qui ne reconnaissent pas la souveraineté du Kosovo, semble enfin prête à permettre à Pristina de commencer à prendre certaines des mesures formelles en vue de l'adhésion au bloc. C'est attendu depuis longtemps, et l'opposition de Madrid à la souveraineté du Kosovo — dont la reconnaissance a historiquement conditionné un accord avec la Serbie — est devenue complètement intenable depuis sa propre reconnaissance unilatérale de la Palestine.
Deuxièmement, dans le cadre de l'engagement européen à se réengager avec le Kosovo, les capitales devraient également soutenir l'entrée du pays en tant que membre égal et souverain dans deux institutions internationales critiques : le Conseil de l'Europe et le Partenariat pour la paix de l'OTAN. Le Kosovo répond déjà aux critères pour rejoindre les deux ; seule la volonté politique de permettre son entrée fait défaut. Garder le Kosovo dans le froid ne sert qu'à récompenser l'intransigeance des nationalistes extrémistes à Belgrade et maintient artificiellement l'avantage de la Serbie en ce qui concerne le statut international des deux États.
Troisièmement, en ce qui concerne la relation transatlantique, ces manœuvres offriraient une autre occasion à l'Europe de signaler aux États-Unis sa capacité de partage du fardeau. Ceci, à son tour, aborde des aspects des préoccupations fondamentales de Washington concernant la sécurité de l'Arctique et l'Ukraine (c'est-à-dire que l'Europe ne paie pas sa juste part en ce qui concerne les intérêts communs de l'Atlantique) et démontre le véritable engagement de l'Europe envers sa propre crédibilité géopolitique et sa légitime défense.
Enfin, un tel redémarrage de la politique avertirait Belgrade que son obstacle à l'intégration du Kosovo dans le système international ne sera pas toléré indéfiniment. Et si cela devait se produire dans un délai relativement court, Bruxelles et Washington pourraient même obtenir la bonne volonté politique à Pristina pour demander le réengagement du Kosovo avec l'Accord de Bruxelles.
L'UE et les capitales ne peuvent plus se permettre leur mépris myope et provincial des Balkans occidentaux. Le Kosovo et la volonté démocratique de ses citoyens offrent à Bruxelles l'occasion d'affirmer sa propre pertinence géopolitique. Il ne devrait pas gaspiller cette opportunité.
L'Europe, dernier obstacle pour la coalition des autocrates
Par Jean-Dominique Giuliani
Président de la Fondation Robert-Schuman
On savait l'Europe incompatible avec le dictateur russe et le régime du parti communiste chinois. Trump vient de rejoindre le camp "illibéral" de ses opposants en neutralisant les fameux contre-pouvoirs américains, longtemps considérés comme des critères démocratiques.
Il se trouve que tous trois ont désormais déclaré la guerre à l'Europe; l'un en tentant d'asservir un voisin qui souhaite la rejoindre; l'autre en affaiblissant son économie, l'inondant de produits subventionnés; le dernier en l'insultant et en la dénigrant comme un concurrent à éliminer.
Pourquoi donc cette coalition d'autocrates déteste-t-elle l'Europe à ce point ?
Vraisemblablement parce qu'elle plaide pour le droit, la coopération pacifique entre les nations, plutôt que la force brute.
Mais aussi parce qu'elle incarne une force morale, celle qui trouve son origine dans la Déclaration des droits de l'Homme de 1789, dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948 dans le cadre de l'ONU et dans la Convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, avec sa Cour de justice supranationale qui ne tolère aucun manquement aux droits proclamés au point même qu'on la critique pour la large interprétation qu'elle en fait.
Peut-être aussi parce que, forte d'une culture et d'expériences plus que millénaires, elle a choisi la paix entre ses membres, la négociation et le dialogue entre les nations, que cela lui a permis de construire la deuxième économie mondiale et qu'elle est devenue un repère et une force attirante dans le monde contemporain.
Quoiqu'en disent les autocrates et autres dictateurs, avec leur cortège de thuriféraires intéressés, l'Europe a fait échec à l'invasion russe de l'Ukraine qu'elle a aidée plus que quiconque. Elle a empêché une négociation dans son dos qui aurait pu être défavorable à l'Ukraine et elle n'a pas permis que Trump s'empare à la hussarde du Groenland, territoire autonome d'un État membre de l'Union européenne.
La puissance de l'Europe est donc bien plus réelle que ses propres citoyens ne le pensent. Elle n'est certes ni un État ni un empire, n'agit pas comme tel mais elle développe un pouvoir d'influence et d'exemplarité unique. Elle est une puissance économique qui dérange.
Est-il de surcroît nécessaire d'insister pour démontrer combien l'Europe, c'est la stabilité, la permanence dans la durée face aux décisions intempestives des dictateurs?
Ces méthodes ne sont pas celles de la brutalité ou de l'imprévisibilité, de la surprise ou de la trahison, c'est tout le contraire.
L'Europe, ce sont des traités. Ce sont les droits de la personne, axe central de toute organisation sociale, c'est une économie prospère, une société solidaire.
Alors que les démocraties sont devenues minoritaires dans le monde, et que les grands Etats-continents pensent pouvoir le dominer, l'Europe, malgré la taille de sa géographie, rivalise avec les plus grands empires et a déjà démodé celui de la Russie et n'acceptera ni le communisme revisité de la Chine, ni d'être la vassale de son ancien allié.
Il lui faut, bien sûr, renforcer sa crédibilité militaire pour que sa diplomatie soit plus forte et plus démonstrative, mais elle ne choisira jamais l'excès, la force ou la vulgarité pour s'imposer à ses interlocuteurs.
Elle préférera user de son influence et décliner la démonstration pacifique qu'elle a administrée sur un continent longtemps traversé par les conflits, car elle incarne la raison qui doit primer sur les passions.
Certains trouvent cela naïf et inefficace, cela reste pourtant l'honneur des Européens. Edmund Husserl avait écrit en 1937 : « L'Europe, s'il faut la faire, c'est pour le monde ». Que n'eut-il été entendu plus tôt?
La coalition des autocrates a beau déclarer la guerre, hybride, verbale ou commerciale à l'Europe d'aujourd'hui, elle reste le dernier obstacle sur leurs visées expansionnistes ou révisionnistes qu'ils croient supérieures et que l'Histoire ne manquera pas de condamner.
